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L’Europe tourne la page du gaz russe : vers un arrêt total des importations d’ici 2027

La Commission européenne, le Parlement et le Conseil de l’Union ont trouvé un accord politique historique pour interdire totalement les importations de gaz russe d’ici à 2027. Cette décision s’inscrit dans le cadre du plan REPowerEU visant à renforcer la souveraineté énergétique du bloc et réduire les recettes énergétiques de Moscou, fortement utilisées pour financer la guerre en Ukraine.

Infrastructures de stockage de gaz illustrant la fin des importations de gaz russe et la réorganisation énergétique en Europe

Image : « Gazoport russe, l’Europe sanctionne la Russie » – JerzyGórecki – Pixabay 

Une rupture historique : la fin d’une dépendance commencée dans les années 1970

Les échanges gaziers entre l’Union européenne et la Russie ont été un pilier de l’approvisionnement européen pendant près de 50 ans, avec des volumes très élevés avant la crise ukrainienne de 2022. À son apogée en 2021, la Russie fournissait près de 45 % du gaz importé par l’UE, en particulier via des gazoducs comme Nord Stream 1, Yamal-Europe ou TurkStream. Wikipédia+1

Depuis l’invasion de l’Ukraine, cette dépendance a été fortement réduite grâce à une combinaison de mesures : stockage renforcé, développement d’infrastructures alternatives, achats de GNL depuis d’autres régions et réduction structurelle de la demande gazière via des économies d’énergie et des substituts (notamment électriques et biométhane). Résultat : la part russe dans les importations de gaz combinées (GNL + gazoducs) est tombée à environ 13 % en 2025, contre près de 45 % en 2021. Consilium

Mettre fin à cette dépendance est perçu par Bruxelles comme un objectif stratégique, mais aussi comme une réponse aux risques systémiques mis en évidence par la crise énergétique post-2022, lorsque Moscou a réduit les flux pour faire pression politique sur certains États.

Un exemple frappant : lors de l’hiver 2022, alors même que certaines centrales nucléaires françaises redémarraient progressivement, le prix spot de l’électricité en France a dépassé 500 €/MWh à plusieurs reprises, non pas en raison d’un manque de production nationale, mais parce que le marché européen était tendu par la flambée des prix du gaz et les besoins allemands.

Un accord progressif mais contraignant : étapes et calendrier

L’accord trouvé à Bruxelles prévoit une interdiction graduelle mais ferme des importations de gaz russe, à la fois sous forme liquéfiée (GNL) et par pipelines :

  • Contrats courts conclus avant le 17 juin 2025 :

    • interdiction du GNL à partir du 25 avril 2026,

    • interdiction du gaz importé par gazoduc à partir du 17 juin 2026.

  • Contrats à long terme pour le GNL : prohibition à partir du 1er janvier 2027.

  • Contrats à long terme pour le gazoduc : bannissement à partir du 30 septembre 2027, avec une marge jusqu’au 1er novembre 2027 si les stocks nationaux sont suffisants.

Cette approche graduée, inscrite dans une nouvelle réglementation au titre du plan REPowerEU, établit des dates précises et des mécanismes d’autorisation préalable pour éviter que des importations ne se fassent en contournant la règle.

Ce calendrier, plus ambitieux que les projections antérieures, reflète un compromis politique entre les États qui souhaitaient aller plus vite et ceux plus dépendants, tout en assurant qu’un arrêt trop brutal ne mette pas en péril la sécurité d’approvisionnement du bloc.

Ainsi, même si une entreprise française consomme de l’électricité produite à partir du nucléaire amorti, elle paie un prix aligné sur le coût de production d’une centrale à gaz allemande. La Commission européenne assume pleinement ce modèle. Dans une communication de 2023, elle rappelait que « le mécanisme de fixation marginale reste le moyen le plus efficace d’assurer l’équilibre du marché et d’envoyer les bons signaux d’investissement ».

Pour les entreprises françaises, ce mécanisme signifie une chose très concrète : le coût réel de production nationale ne protège plus contre les hausses européennes.

Site industriel européen illustrant la fin des importations de gaz russe et les enjeux énergétiques pour l’industrie

Image : « Fin de l’importation du gaz russe en Europe » –  Namzhil Chimitov – Unsplash – 14 janvier 2024

 

Pourquoi cette décision maintenant et ce qu’elle signifie pour l’Europe ?

L’accord européen répond à deux logiques majeures simultanées :

  1. Énergie et géopolitique : la Russie a démontré que les exportations de gaz peuvent être utilisées comme un outil de pression politique ou économique. En supprimant cette dépendance, l’UE espère neutraliser un levier stratégique de Moscou. Commission européenne et Parlement l’ont clairement affirmé : il s’agit de “mettre fin à la dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie, pour de bon”.

  2. Sécurité d’approvisionnement : la diversification des sources (Norvège, Algérie, États-Unis, Qatar) et l’essor du marché du GNL ont ouvert des alternatives crédibles. L’UE a également massivement développé ses capacités de stockage et d’importation de GNL depuis 2022.

La réduction actuelle de la dépendance — passée de 45 % à environ 13 % en quelques années seulement — permet d’aborder la phase finale avec un risque structurel atténué.

Selon l’Agence fédérale allemande des réseaux (Bundesnetzagentur), le système électrique allemand nécessite un recours massif aux centrales fossiles pour compenser l’intermittence des renouvelables. Ces coûts sont intégrés dans le prix de marché et se diffusent à l’ensemble des pays interconnectés. Pour la France, cela signifie que son avantage nucléaire est progressivement dilué dans un marché commun où le prix reflète les contraintes du voisin le plus exposé.

Les résistances internes et la dimension politique de l’accord

L’accord européen n’a pas été adopté sans débat. Des pays comme la Hongrie ont annoncé leur intention de contester la mesure devant la Cour de justice de l’Union européenne, estimant que l’imposition de cette interdiction outrepasserait certaines compétences ou pénaliserait des économies fortement dépendantes du gaz russe.

D’autres États, comme la Slovaquie, ont exprimé des préoccupations similaires, soulignant l’importance d’assurer l’approvisionnement national avant de généraliser l’interdiction. 

Ces oppositions illustrent la difficulté de concilier sécurité énergétique, solidarité européenne et réalités économiques nationales, mais le cadre adopté demeure robuste et devrait être confirmé formellement par les organes législatifs avant mise en application.

Cette doctrine se traduit concrètement par une pression réglementaire visant à aligner les règles, les mécanismes de capacité et les dispositifs de soutien. La fin de l’ARENH et son remplacement par le VNU s’inscrivent clairement dans cette logique. À mesure que ces protections disparaissent, le prix payé par les entreprises françaises tend mécaniquement à converger vers une moyenne européenne, plus élevée que le niveau historiquement observé en France.

Une étape clé vers la souveraineté énergétique européenne

La décision d’éliminer progressivement les importations de gaz russe s’inscrit dans une logique plus large de souveraineté énergétique. Cette stratégie s’appuie sur :

  • la réduction de la demande via l’efficacité énergétique,

  • la multiplication des sources d’approvisionnement,

  • le développement des renouvelables et

  • l’intégration croissante des marchés européens du gaz et de l’électricité.

C’est une réponse structurelle à un choc géopolitique sans précédent qui a révélé les limites de la dépendance à une seule région fournisseur.

L’Europe se donne un nouveau cadre d’autonomie énergétique : moins de dépendance à un fournisseur unique, plus de diversification et une structure de marché adaptée à un contexte mondial incertain. Cependant, cette autonomie a un coût, en termes d’investissements, de structuration de contrats, et de gestion du risque pour les entreprises.

Pour les acteurs économiques, il devient encore plus crucial d’intégrer ces paramètres dans leurs stratégies d’achat et de prévision budgétaire. La donnée de marché ne suffit plus : il faut des outils d’analyse, des scénarios de risque et une vision prospective des évolutions réglementaires pour sécuriser les approvisionnements et maîtriser les coûts.