Géopolitique

Harmonisation des prix de l’énergie en Europe : vers un alignement sur les niveaux allemands ?

La Commission européenne travaille depuis plusieurs années à une convergence accrue des marchés de l’électricité au sein de l’Union. Si cette harmonisation vise à renforcer la sécurité d’approvisionnement et la solidarité entre États membres, elle soulève une inquiétude croissante chez les entreprises françaises : celle de voir les prix nationaux s’aligner progressivement sur les niveaux les plus élevés du continent, notamment ceux de l’Allemagne.

Drapeaux européens illustrant l’harmonisation des prix de l’électricité et du gaz au sein de l’Union européenne

Image : « Marché européen de l’énergie » – Silviu on the street – Pixabay – 3 février 2020

Un marché européen déjà largement interconnecté et piloté à Bruxelles

Contrairement à une idée encore répandue, le prix de l’électricité en France n’est plus réellement « national ». Il est aujourd’hui largement déterminé à l’échelle européenne, via des plateformes communes comme EPEX Spot, où s’échangent chaque jour les volumes d’électricité de la France, de l’Allemagne, de la Belgique, des Pays-Bas et d’autres pays interconnectés. Concrètement, cela signifie que l’électricité produite par le parc nucléaire français, pourtant parmi les moins coûteuses d’Europe en coût marginal, est vendue à un prix influencé par les conditions de production et de demande de l’ensemble du marché régional.

Un exemple frappant : lors de l’hiver 2022, alors même que certaines centrales nucléaires françaises redémarraient progressivement, le prix spot de l’électricité en France a dépassé 500 €/MWh à plusieurs reprises, non pas en raison d’un manque de production nationale, mais parce que le marché européen était tendu par la flambée des prix du gaz et les besoins allemands.

Le prix marginal européen : pourquoi l’électricité française est payée au prix du gaz allemand

Le cœur du problème réside dans le mécanisme du prix marginal, appliqué uniformément dans toute l’Union européenne. Ce principe impose que le prix de l’électricité soit fixé par la dernière centrale appelée pour satisfaire la demande, souvent une centrale à gaz. Or, l’Allemagne, depuis sa sortie du nucléaire, dépend fortement du gaz pour équilibrer son réseau, notamment en période de faible production renouvelable.

Ainsi, même si une entreprise française consomme de l’électricité produite à partir du nucléaire amorti, elle paie un prix aligné sur le coût de production d’une centrale à gaz allemande. La Commission européenne assume pleinement ce modèle. Dans une communication de 2023, elle rappelait que « le mécanisme de fixation marginale reste le moyen le plus efficace d’assurer l’équilibre du marché et d’envoyer les bons signaux d’investissement ».

Pour les entreprises françaises, ce mécanisme signifie une chose très concrète : le coût réel de production nationale ne protège plus contre les hausses européennes.

Les décisions prises au niveau des parlements nationaux et européens influencent directement la régulation et les prix de l’énergie pour les entreprises.

Image : « Allemagne et les prix de l’énergie en Europe » –  Jörn Heller – Pixabay – 29 avril 2016

 

L’exemple allemand : un marché structurellement plus cher et plus volatil

L’Allemagne affiche depuis plusieurs années des prix de gros structurellement plus élevés que la France. En 2021, avant même la crise énergétique, le prix moyen de l’électricité sur le marché allemand était déjà supérieur de 20 à 30 % à celui observé en France. Depuis la sortie définitive du nucléaire en 2023, cet écart s’est accentué lors des périodes de tension.

Selon l’Agence fédérale allemande des réseaux (Bundesnetzagentur), le système électrique allemand nécessite un recours massif aux centrales fossiles pour compenser l’intermittence des renouvelables. Ces coûts sont intégrés dans le prix de marché et se diffusent à l’ensemble des pays interconnectés. Pour la France, cela signifie que son avantage nucléaire est progressivement dilué dans un marché commun où le prix reflète les contraintes du voisin le plus exposé.

Bruxelles et la remise en cause des avantages nationaux

La Commission européenne considère depuis plusieurs années que certains dispositifs nationaux créent des distorsions de concurrence. Des mécanismes comme l’ARENH ont été tolérés, mais toujours présentés comme transitoires. Dans ses recommandations sur la réforme du marché de l’électricité, Bruxelles souligne que « les interventions nationales sur les prix doivent rester exceptionnelles et temporaires ».

Cette doctrine se traduit concrètement par une pression réglementaire visant à aligner les règles, les mécanismes de capacité et les dispositifs de soutien. La fin de l’ARENH et son remplacement par le VNU s’inscrivent clairement dans cette logique. À mesure que ces protections disparaissent, le prix payé par les entreprises françaises tend mécaniquement à converger vers une moyenne européenne, plus élevée que le niveau historiquement observé en France.

Un risque stratégique pour la compétitivité des entreprises françaises

L’alignement progressif des prix sur les niveaux allemands pose un enjeu majeur de compétitivité. Des secteurs entiers, historiquement avantagés par un coût de l’électricité plus bas, pourraient perdre cet avantage structurel. Pour une entreprise industrielle consommant plusieurs GWh par an, un écart de 20 €/MWh représente des centaines de milliers d’euros de charges supplémentaires, sans possibilité de répercussion immédiate sur les prix de vente.

La CRE elle-même a alerté sur ce point en soulignant que « l’exposition accrue aux marchés européens rend les consommateurs plus sensibles aux chocs exogènes ». Autrement dit, les décisions prises à Berlin ou à Bruxelles ont désormais un impact direct sur la facture énergétique des entreprises françaises.

L’harmonisation européenne des prix de l’énergie n’est pas un scénario hypothétique, mais une trajectoire déjà engagée, portée par les règles de marché, les interconnexions et les orientations politiques européennes. Les entreprises doivent intégrer le fait que l’avantage historique français tend à s’éroder et que les prix bas ne constituent plus une garantie durable. Dans ce contexte, la compréhension fine des mécanismes européens devient un outil de pilotage stratégique, au même titre que la gestion des matières premières ou des taux d’intérêt.

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