Géopolitique

Tensions Chine–Taïwan : un risque géopolitique majeur aux conséquences énergétiques mondiales

La montée des tensions entre la Chine et Taïwan constitue aujourd’hui l’un des principaux risques géopolitiques mondiaux. Au-delà des enjeux militaires et diplomatiques, un durcissement du conflit aurait des répercussions directes sur les marchés de l’énergie, les chaînes d’approvisionnement et la stabilité économique internationale. Pour l’Europe et les entreprises, ce scénario représente un facteur de risque souvent sous-estimé mais potentiellement majeur.

Tensions entre la Chine et Taïwan illustrant les risques géopolitiques sur les marchés mondiaux de l’énergie

Image : « Etats-Unis vs Chine : tensions à Taiwan » – narvikk – Getty Images Signature

Taïwan–Chine : un conflit gelé depuis plus de 70 ans

Le différend entre la Chine et Taïwan remonte à 1949, à l’issue de la guerre civile chinoise, lorsque le gouvernement nationaliste de Tchang Kaï-chek se replie sur l’île de Taïwan tandis que Mao Zedong proclame la République populaire de Chine sur le continent. Depuis cette date, Pékin considère Taïwan comme une province chinoise devant être réunifiée, y compris par la force si nécessaire. Cette position a été réaffirmée à de multiples reprises par les dirigeants chinois, notamment par Xi Jinping, qui déclarait en 2019 que « la réunification complète de la mère patrie est une exigence historique et une nécessité pour le renouveau de la nation chinoise ». Pendant plusieurs décennies, cet antagonisme est resté contenu par un équilibre diplomatique fragile, fondé sur l’ambiguïté stratégique et la dissuasion indirecte.

Une escalade militaire documentée et mesurable depuis 2016

Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping et l’élection à Taïwan de gouvernements favorables au maintien du statu quo, la pression chinoise s’est considérablement intensifiée. Les chiffres publiés par le ministère taïwanais de la Défense montrent une explosion des incursions aériennes chinoises dans la zone d’identification de défense aérienne (ADIZ) de Taïwan : plus de 1 700 incursions recensées en 2023, contre moins de 400 en 2019. Parallèlement, la Chine a multiplié les exercices militaires simulant des blocus navals, des frappes de précision et des opérations amphibies. Ces manœuvres ne sont plus symboliques : elles testent concrètement la capacité de Taïwan à maintenir ses approvisionnements énergétiques, alimentaires et industriels en cas de crise prolongée.

Drapeau de Taïwan illustrant les tensions géopolitiques avec la Chine et leurs impacts potentiels sur les marchés de l’énergie

Image : « Taiwan au coeur des tensions » – SteveAllenPhoto – Getty Images

Les États-Unis : un acteur incontournable du rapport de force

Le rôle des États-Unis est central dans la stabilité – ou l’instabilité – du détroit de Taïwan. Depuis le Taiwan Relations Act de 1979, Washington s’engage à fournir à Taïwan les moyens de se défendre, sans pour autant garantir explicitement une intervention militaire directe. Cette ambiguïté stratégique est volontaire. Elle vise à dissuader à la fois Pékin d’une attaque et Taïwan d’une déclaration formelle d’indépendance. Ces dernières années, cependant, les signaux envoyés par les États-Unis se sont durcis. Les ventes d’armes à Taïwan ont atteint plusieurs milliards de dollars, incluant des systèmes de défense anti-aérienne et anti-navires. En 2022, le président Joe Biden déclarait explicitement que les États-Unis défendraient Taïwan en cas d’attaque, une affirmation ensuite nuancée par la Maison-Blanche mais largement commentée par les marchés et les chancelleries.

Taïwan, un nœud critique des chaînes industrielles mondiales

L’importance stratégique de Taïwan ne se limite pas à la sphère militaire. L’île est un pilier central de l’économie mondiale, en particulier dans la production de semi-conducteurs avancés. Selon les données de l’OCDE et du département du Commerce américain, plus de 60 % des semi-conducteurs mondiaux et plus de 90 % des puces de pointe sont produits à Taïwan, principalement par TSMC. Ces composants sont indispensables non seulement à l’électronique grand public, mais aussi aux réseaux électriques, aux infrastructures énergétiques, aux éoliennes, aux véhicules électriques et aux systèmes industriels automatisés. Une interruption prolongée de cette production aurait des effets immédiats sur la capacité des pays européens à maintenir et développer leurs infrastructures énergétiques.

Un point névralgique du commerce énergétique mondial

Sur le plan énergétique, la région autour de Taïwan et de la mer de Chine méridionale constitue l’un des axes maritimes les plus stratégiques au monde. Selon l’Agence internationale de l’énergie, près d’un tiers du commerce maritime mondial de pétrole et de GNL transite par cette zone. Un blocus, même partiel, ou une militarisation accrue des routes maritimes entraînerait des perturbations majeures des flux énergétiques vers l’Asie, mais aussi vers l’Europe. Les marchés réagiraient instantanément par une hausse des primes de risque, comme cela a été observé lors de simples exercices militaires chinois autour de Taïwan, qui ont déjà provoqué des tensions sur les contrats à terme du GNL asiatique.

Un risque de volatilité durable, pas un choc ponctuel

Contrairement à une crise conjoncturelle, un durcissement durable des tensions Chine–Taïwan créerait une instabilité structurelle sur les marchés énergétiques. Les acteurs intégreraient un risque géopolitique permanent dans leurs modèles de prix, entraînant une hausse durable des coûts de couverture et une volatilité accrue. Pour les entreprises européennes, cela se traduirait par des prix plus erratiques, des contrats plus chers et une visibilité réduite sur le long terme. La Commission européenne elle-même reconnaît désormais que « les risques géopolitiques constituent un facteur structurel de formation des prix de l’énergie ».

La tension Chine–Taïwan n’est ni abstraite ni lointaine. Elle combine risques militaires, industriels et énergétiques dans une région clé de l’économie mondiale. Une escalade, même limitée, aurait des conséquences directes sur les prix du gaz et de l’électricité en Europe, via les marchés mondiaux et les mécanismes de concurrence pour les ressources. Pour les entreprises, cela signifie que les facteurs géopolitiques extra-européens jouent désormais un rôle direct dans la formation de leurs coûts énergétiques. La veille géopolitique n’est plus un exercice théorique, mais un outil de pilotage économique indispensable.

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